Quelques bruits de chasse d’eau et de canalisation permettent de suivre l’évolution de son éveil progressif. Au dehors la circulation se fait plus intense à mesure que le temps passe. Au bruit sourd du roulement sur l’asphalte viennent s’ajouter quelques freinages d’urgence et des klaxons impatients. Restez zen, rien ne presse, c’est dimanche !
Et pourtant, les chantiers de construction amènent bientôt eux aussi leur lot supplémentaire de cacophonie : martèlement crescendo des marteaux piqueurs, stridulation d’une scie sauteuse, « bip » de recul des camions…. Exit la paix du balcon ! Il ne manque plus que le marteau ravageur et le sifflement de la perceuse du voisin qui aménage son appartement pour que le tableau sonore soit complet. Décidément, cette fois encore, la trêve dominicale n’aura pas lieu !
Qu’à cela ne tienne, il existe à l’écart des larges avenues quelques îlots piétonniers où il fait encore bon se balader. A l’entrée de Kuan Xiangzi, un courant d’air accueille les promeneurs faisant voleter des panneaux de voile vermillon dévoilant les yeux de verre d’une façade en bois ajouré. Rien à voir cependant avec le vent erratique d’un bord de mer. Ce souffle-ci est plus pernicieux car tout léger, presque caressant. Mais son haleine chargée d’humidité pénètre et fait bientôt frissonner.
Heureusement de nombreuses maisons de thé mettent à la disposition de leurs clients des terrasses ou des patios protégés. Quelques uns sont dotés de fontaines ou de bassins qui donnent une dimension aquatique à ces écrins de verdure invitant à la relaxation, à la lecture, tout en sirotant une boisson chaude revigorante.
S’ouvrant directement sur les ruelles ou discrètement abritées dans l’ombre d’une arrière-cour, les portes de ces maisons restaurées valent le détour. Qu’elles soient en métal ornées de clous ou d’arabesques, qu’elles soient en bois plein, sculpté, vitré ou ajouré, qu’elles soient unies ou recouvertes d’une peinture traditionnelle chinoise, elles sont un vrai régal pour les yeux. Certaines joliment ouvragées apportent un caractère ethnique qui en fait le décor central. D’autres se distinguent par leurs chambranles décoratifs, leurs linteaux sculptés ou leur ferronnerie et notamment leurs heurtoirs. Ces marteaux de portes en bronze ou en laiton, toujours par paire, ont parfois des mines patibulaires, des regards terrifiants. Tout comme la marche au sol, ils doivent surement avoir pour rôle d’empêcher les mauvais esprits d’entrer.
Quelques rares cours intérieures sont jalousement fermées, gardées pour le seul plaisir de leurs occupants. Les autres peuvent se visiter et révèlent des trésors d’architecture, du mobilier ancien de toute beauté, des statues diverses et variées, des jardins fleuris et même des objets hétéroclites voire anachroniques, tel ce vieux side-car noir, style années 40, qui jure dans le décor. Bordées de gingko biloba aux faîtes quasiment dépouillés de leur parure d’or, les allées s’animent de plus en plus et prennent un air de fête foraine. Quelques marchands ambulants proposent des pommes d’amour, des châtaignes d’eau croquantes et sucrées, des animaux-sucettes caramélisées voire même des glaces malgré la saison… mais aussi des accessoires, gadgets et autres babioles plus kitch les uns que les autres.
Une petite fille aux couettes aile de corbeau, attend patiemment devant une cuve cylindrique que la magie opère. En face d’elle, une main recueille délicatement à l’aide d’un bâtonnet des fils de coton blanc, aériens. Bientôt une sorte de gros ballon à la texture duveteuse se tend vers elle. C’est une énorme barbe à papa qu’elle s’empresse de savourer. Attention aux mains, ça va coller !
Des mamies, assises côte à côte sur les margelles d’une bordure garnie d’une haie de bambous, s’entretiennent énergiquement tout en gardant un œil sur de jeunes bambins qui gambadent à proximité. Soudain quelques cris d’avertissement fusent. C’est l’envolée. Un caniche royal blanc vêtu d’un manteau orange fluo déboule, tirant son maître qui ne semble plus rien maîtriser. « Qui se ressemble, s’assemble » dit-on, mais on prétend également que l’empathie de certains chiens pourrait les amener à moduler leur aboiement en fonction de l’accent régional de leur maître… En voyant passer ces deux là de profil, il est impressionnant de constater à quel point la posture et la mimique semblent identiques. Mais lequel imite l’autre ? Pour ce qui est de la tonalité des cordes vocales, il faudra… imaginer …
Le long d’un mur, près d’un banc, les sarments d’un bougainvillier grenat s’entremêlent à ceux d’un rouge sang. La floraison encore opulente et pour le moins inattendue illumine le gris terne de la pierre. Plus loin dans un recoin quelques volutes de fumées s’élèvent au dessus d’une jardinière d’azalées rose tendre. Saisissant à deux mains une tige d’une longueur démesurée, un vieil homme au visage buriné fume paisiblement son calumet, en solitaire. Devant lui quelques sachets remplis de cigares ou de tabac en vrac s’empilent sur un tabouret. Au cas où certains passants voudraient l’accompagner …
Une odeur alléchante flotte bientôt dans l’air. Les fourneaux des nombreux restaurants tournent à plein régime. Des vapeurs poivrées s’échappent et viennent titiller les narines en attendant de pouvoir s’en prendre aux papilles. Au détour d’une ruelle une ribambelle de carrioles en bois s’aligne, proposant des en-cas à emporter. Il y en a pour tous les goûts : pommes de terre sautées au piment, carrés de tofu, cailles en brochette, maquereaux grillés, têtes de lapin, riz à l’ananas, jus de canne à sucre fraichement pressé, beignets, bouchées vapeur de toutes sortes aussi délicieuses que brulantes etc… Il y a même une rangée de canards entiers boucanés, suspendus par le bec, écartelés, les entrailles ouvertes, tellement digérés par le vent et le froid qu’ils finissent par ressembler à du vieux cuir tanné.
Derrière cette zone, les murs étalent de nombreuses fresques grandeur nature représentant des scènes de la rue. Toutes sont en dégradé de gris. Certaines parties sont en relief. D’autres intègrent des objets réels tels des cages à oiseaux, les rênes d’un cheval… L’effet est saisissant de réalisme. A tel point que des passants se font prendre en photos prenant la pose comme s’ils faisaient partie également du décor reproduit. Mais parfois le regard oblique de certains objectifs ne laisse aucun doute sur l’objet de leur convoitise. Cette fois c’est les « laowai » qui ont servis de modèle.
La foule devient de plus en plus compacte et dense. Il va être temps de prendre le chemin du retour. Mais pas sans avoir fait un dernier arrêt à la maison du Chocolat dont le père fondateur ravissait les palais délicats de nos anciens rois de France. Pourquoi ne pas s’octroyer le même plaisir ? Pourquoi en avoir honte ? Une célèbre publicité de desserts n’avait elle pas pour slogan « c’est bon la honte » ? Alors en route !
Article rédigé par Sylvia Fossé



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